Dürer, Pierre Vaissé, éd Fayard

Le livre de Pierre Vaisse est excellent quand il déconstruit toutes les tentatives symboliques d’un Dürer expliqué avec des vérités fumeuses sur la présence d’une plante ici, ou la correspondance d’une couleur là.

Pierre Vaisse reconstruit la vie d’un artiste au centre de plusieurs influences plus ou moins iconoclastes : la famille, les amis, l’atelier, Nuremberg, la Réforme, le nord des Alpes, l’Allemagne (germanus puis alemanus), la noblesse, la Renaissance et l’Europe.

La biographie effleure un aspect essentiel de la personnalité d’Albrecht Dürer : La personnalité d’Albrecht Dürer elle-même. Créateur d’un logo, reproducteur à vau l’eau (et plus encore a volo). A la manière d’un Gutenberg, l’inventeur de la photocopie en nombre plus que de l’imprimerie, et apparement bien moins teigneux.

Albrecht Dürer est peut être la première manifestation de l’identité de l’homme moderne. Le cycle des grands hommes de l’Antiquité offrait alors une trinité rouillée : le général grand homme et dictateur, l’avocat bileux et trop verbeux, le philosophe holistique, aux mains propres.

Au début du XVI° siècle, l’époque était aux idées de Machiavel, on a que ce que l’on mérite.  Albrecht Dürer voulait manifester son mérite.

Albrecht Dürer n’eut de cesse de projeter l’identité, la vision et le pouvoir de sa création qui étaient siennes. Il est paradoxal alors de voir tout autour de lui des oppositions iconoclastes si puissantes à l’époque et relativement clémentes. Avec une vision XXI° siècle, il est facile de comprendre qu’à identité affirmée, on répond par une identité propre. Pour peu qu’elles ne soient pas frontales, la nature des hommes faisaient le reste.

En suivant la production des oeuvres, il est assez simple de concevoir comment Albrecht Dürer a pu naviguer entre le catholicisme et le protestantisme. Entre le nord de l’Europe et l’Italie, entre le Moyen-Age et la Renaissance, entre les scènes paysannes et les décapitations, entre les natures mortes et les retables bibliques, entre un rhinocéros et un lapin.

Il y a une marque, un sceau, une signature, un LOGO™. L’identité d’un homme élégant, barbu contre son époque, dessinant le monde tel qu’il le voyait. Plus qu’un génitif, c’est un adjectif, complément d’information, attaché au nom Albrecht Dürer. Le rhinocéros n’est pas un rhinocéros dessiné par Albrecht Dürer, c’est un “Dürer Rhinoceros”,  en 1515, à un moment de la vie de Dürer. Il faudra beaucoup de temps pour que quelques rhinocéros se délient de l’identité d’Albrecht Dürer.

Préférant toujours les clés de la puissance de la création à la bourse pleine et trop lourde se déliant de la ceinture. Albrecht Dürer est au monde comme un Ange qui n’a pas vraiment de créateur, qui n’est pas non plus mélancolique. Délesté d’une mission divine, étranger aux fatras symboliques tout autour de lui, sans pompe évangélique, pas du tout attentif aux plans sur la comète de ses contemporains,  on a là un Albrecht Dürer qui trépigne.